00


<NOS ABRIS MUTENT

Marie Biaudet


OOZIN’4 · JUIN 2021 
Considères-tu ta pratique artistique comme un vrai travail ?

Si l'on exclut toute notion d'argent … je pense que oui, simplement parce que lorsque je parle du temps où je produis, que ce soit en dessin ou en céramique, surtout en dessin étrangement d'ailleurs, je dis “je travaille”.

Donc selon toi, il s'agit d'une expression, d'une façon de parler ? Ou est-ce que ça a un rapport avec la productivité, le temps passé à créer ?

Non ce n'est pas qu'une expression ! Cela prouve pour moi le sérieux que j'y mets et la nécessité que j'ai à le faire. Car il y a dans la pratique artistique à la fois un besoin, dans le sens d'accomplissement mais aussi une forme de devoir qui se développe. C'est drôle car quand tu m'as envoyé la première question, je me demandais, un peu stressée, ce que je pourrais y répondre tellement cela peut soulever d'autres questions. Et j'écoutais une émission dans laquelle passe une archive où Jean Cocteau dit “l'écriture c'est un devoir, mais je ne sais pas lequel”. Elle est ici sortie de son contexte et je ne l'ai sûrement pas interprété à sa façon, mais ça m'a réconfortée. Ce qui est sûr c'est que même si j'ai un grand plaisir à produire, il y a aussi des choses que je m'impose, une certaine rigueur, je m'oblige parfois à travailler même si je n'en ai pas envie, pour m'obliger à avancer, et cela devient une tâche quasi quotidienne dont le sens n'est pas toujours très clair.


©Marie Biaudet

Pourquoi est-il préférable d'exclure l'argent de ta relation avec la création ?

Je préfère exclure l'argent de ma relation à la création tout simplement pour continuer à avoir envie de créer sans être dans l'attente d'une forme de “rentabilité” que l'on pourrait associer à la notion de travail. Puisque de toute façon, pour l'instant, et pour un temps complètement indéfini, la création me coûte de l'argent sans m'en rapporter. Ça crée une drôle d'organisation dans laquelle j'ai décidé de ne pas passer plus de temps à travailler pour gagner de l'argent qu'à travailler pour moi.

Quelles sont les différences entre travailler le dessin et travailler la céramique ?

Je pense que je fais une distinction entre mon travail de dessin et mon travail en céramique car il y en a un que je pratique depuis beaucoup plus longtemps que l'autre. Je dessine très régulièrement depuis plus de dix ans, alors que je ne pratique réellement la céramique que depuis deux ans. Il y a une évolution que je peux voir dans le dessin, et une maîtrise de certaines techniques, la capacité à faire des choix et des critiques qui, même s'ils commencent doucement à apparaître en céramique, n'en sont pas du tout au même stade. C'est peut-être aussi que je n'ai pas le même rythme avec ces deux pratiques, je peux travailler beaucoup plus longtemps sur mes dessins, y passer des heures n'importe quand dans la journée alors que je travaille la céramique de façon beaucoup plus ponctuelle.

Tu veux dire que, parallèlement à ta pratique artistique, tu as un travail alimentaire qui occupe une autre partie de ton temps ?

Oui, je suis venue vivre à Paris en partie car je savais que j'allais continuer à assister un artiste avec lequel j'avais effectué un stage lorsque j'étais aux Beaux-Arts de Nancy. Maintenant j'assiste un autre artiste, mais j'ai toujours plus ou moins fonctionné avec ce rythme, en coupant mes semaines en deux.

Il t'arrive de rassembler des dessins dans des publications et des multiples. Est-ce là que la rigueur que tu t'imposes intervient ?

Non je ne crois pas. J'ai commencé à rassembler mes dessins dans des éditions car au départ mes études étaient plutôt orientées vers le graphisme, donc j'étais habituée à pratiquer ce médium. Et puis j'avais du mal à considérer mes dessins comme une finalité, alors je les rassemblais pour leur donner du poids. C'était aussi une façon de les partager sans les exposer (c'était aussi avant de les faire exister en les publiant sur instagram).

Depuis que j'ai changé de formats et de techniques de dessin, je le fais moins d'ailleurs, mais je vais m'y remettre ! Parce que, même si j'ai plus de difficulté à les produire aujourd'hui, j'aime toujours autant ces objets.

Ton organisation sert-elle des projets particuliers, comme des livres et des séries, ou est-ce que tu t'obliges à travailler pour nourrir une accumulation d'images ?

Je ne pense pas que mon organisation serve des projets particuliers. Comme je le disais précédemment, la volonté de les réunir sous un format éditorial intervenait plutôt par la suite. Mais effectivement, il y a plutôt la volonté d'accumuler des images. Je fonctionne toujours par système de séries, avec chaque fois une nouvelle association (d'un univers formel, d'un traitement graphique, d'un format et d'un support). J'en commence quelques-uns à tâtons, et puis si cela me parle je continue jusqu'à sentir la série épuisée, lorsque j'ai fait le tour d'un répertoire de formes et de ses compositions, je pense. Je travaille en général sur deux séries simultanément. C'est drôle car il y a toujours la peur d'arriver à la fin d'une série, et l'excitation de celle à venir sans savoir vraiment quelle forme elle prendra. Ce qui est sûr c'est que le dessin répond à un besoin de profusion, d'immédiateté qui me procure un drôle de sentiment, entre la frustration et l'accomplissement.

Certaines figures semblent récurrentes dans tes séries dessinées, entre ornements, végétations et matières organiques. Que représentent-elles pour toi ?

J'ai à la base développé un intérêt formel pour l'organique et le minéral. En collectant des objets et des images j'ai pris l'habitude de nourrir un répertoire de formes. Depuis mon entrée aux Beaux-arts mon travail a toujours été très imprégné des arts décoratifs, aussi parce qu'en graphisme il y avait cette question de “l'utilité” de ces formes avec une attente de justification de leur représentation et de leur support. J'ai été soulagée de me défaire de cette contrainte d'ailleurs lorsque j'ai quitté cette option. Mais ça m'a quand même permis de développer une réflexion autour de cette attraction. Les arts décoratifs sont pour moi une tentative de reconstitution artificielle d'un environnement. Ma production questionne en partie la place du végétal dans nos environnements, et de sa disparition. Avec ces figures je propose des sortes de paysages, intérieurs ou extérieurs, qui sont des visions plus ou moins réalistes de paysages à venir. L'idée d'une forme renaissance et de résistance du végétal est très présente, elle est traduite par la récurrence de formes ovoides, une prolifération. C'est de là que vient le contraste entre des formes rondes et épineuses, et de l'organique et de l'aridité. Il y a aussi la présence d'éléments minéraux, souvent issues de mes collections de coquillages. Ce sont comme des projections d'espaces miniatures, ils évoquent des ruines, vidées de vie. Et comme dans la réalité, ça m'a toujours plu ces sortes de présences sculpturales dans le paysage.

Dirais-tu que tes dessins servent de répertoire de formes à ton travail de la céramique ?

Je dirais plus que c'est un système d'aller-retour. Au départ effectivement mes céramiques sont plutôt des retranscriptions en volume de dessins, où certains éléments fusionnent, et où la texture peut remplacer la couleur. Et puis les formes nées de ces combinaisons évoluent et repartent en dessin. Récemment ce sont des croquis griffonnés initialement pour des céramiques qui sont devenus le début d'une série de dessins. Ça me permet de penser à des formes différemment, à des volumes que je n'aurais pas imaginé directement en 2D.


©Marie Biaudet

Chacun de tes projets qu'il soit pictural ou sculptural est titré d'une phrase imagée ou d'une formulation poétique. Quel est ton rapport à l'écriture ?

J'ai une sensibilité aux mots car j'ai toujours beaucoup lu, des styles très différents. J'aime notamment beaucoup certaines métaphores, lorsqu'un léger déplacement est effectué dans l'utilisation des mots. Mais je n'ai jamais réalisé un vrai travail d'écriture. J'ai des listes d'associations de mots, de petites phrases, avec un jeu sur l'opposition des sens, la concordance des sons, et malheureusement ça s'arrête là.

Pourquoi donner un titre à tes travaux ?

C'est drôle car lorsque j'étais à l'école, et même lors de mon diplôme il m'était affreusement impossible de donner un titre à mes projets. Et je pense que c'était dû au fait que jusqu'au dernier moment, j'ai été incapable de savoir si une pièce était finie, si elle devait exister seule ou par association. Et lorsque tout ça a été terminé, j'ai pu comprendre comment elles fonctionnaient, et accepter une forme finale. à partir de là et avec du recul il a été possible de les nommer. Aujourd'hui ça n'est toujours pas si spontané mais ça me paraît être un travail absolument nécessaire. Je pense que titrer chaque série leur donne une force, une unité. L'idée est basique mais les nommer permet de reconnaître leur existence, et puis c'est important de le faire avec des noms qu'on aime. Ces associations de mots dans les titres permettent de lire légèrement différemment les images ou les pièces, avec des indices sur des notions qui sont importantes dans leur construction, ou sur un état d'esprit. J'ai souvent d'abord un élan vers des mots qui me semblent justes, qui gravent certains aspects, et puis il faut leur trouver un équilibre, comme aux formes. Et de la même façon, même si c'est très laborieux pour moi, je m'efforce d'écrire des textes, même très courts, sur chaque pièce ou série, c'est utile à ma propre compréhension et au partage de mon travail avec les autres.

Lorsque tu évoques l'équilibre nécessaire à l'ajustement des mots dans les titres et à la bonne formation de tes volumes, à quoi fais-tu références ? S'agit-il d'un équilibre d'ordre technique ou plutôt d'un travail mental ?

Quand je disais forme, je pensais plutôt aux formes dessinées, à leurs caractères et traitements, pour que l'image ne soit pas trop molle ou lisse. Mais je ne dis pas que j'y arrive, ce serait dans l'idéal’ Dans tous les cas c'est chercher à atteindre une forme de tension, d'arriver à exprimer quelque chose d'assez clair sans que ce soit trop évident. Dans les deux cas je pense qu'il s'agit plutôt d'un travail mental.

Revenons-en à la présence de l'environnement dans tes travaux. Pourrais-tu développer ton idée selon laquelle “les arts décoratifs sont une tentative de reconstitution artificielle d'un environnement” ?

Déjà soyons d'accord que je ne veux pas poser cette idée comme une définition, qu'elle décrit un sentiment et des aspirations personnelles. Quand je dis arts décoratifs, je vois en premier plan la façon dont ils ont pu être incarnés par William Morris ou l'Art nouveau, avec une prépondérance d'ornements végétaux. C'est une vision assez réduite et tout ce qu'inclue le terme “arts décoratifs” ne rentre certainement pas dans ma définition. Ce rôle que je donne de façon un peu exagérée aux arts décoratifs est lié à un point de vue actuel. Je ne saurais pas exactement dire quel sens donnaient les humains il y a de cela un siècle à la présence de ces formes végétales sur des objets et des surfaces. Heureusement, nous n'utilisons pas tous les mêmes outils et ces thématiques sont également traitées avec des médiums numériques. Mais on peut observer en ce moment dans l'art contemporain un retour à des gestes anciens, dans les motifs ou la nature des objets créés. J'imagine que cette réminiscence fait écho la plupart du temps aux problématiques environnementales. Ces pratiques questionnent cette situation et font le lien entre une échelle planétaire et un cadre de vie plus intime. J'ai lu un certain nombre de romans de science-fiction traitant de la place du végétal dans le futur. Les scénarios sont très différents mais il revient souvent la recherche d'une forme d'adaptation à de nouveaux environnements. En imaginant que les entités végétales disparaissent à l'extérieur, ces objets, ces décors, associés initialement aux arts appliqués et travaillés maintenant également par des artistes, seraient une forme de refuge. Ils se substitueraient à une nature réelle. Pas dans leurs fonctions vitales bien-sûr, mais nous aurions besoin que cette nature (même transformée) soit incarnée, et que cette “compensation” puisse nous procurer le même sentiment, un peu mystique et rassurant à la fois. Ils permettraient de retranscrire un environnement dans lequel on puisse se projeter.

Pourquoi l'art n'est qu'une “tentative” dans la représentation ?

Je pense que j'ai utilisé le mot ’ tentative ’, car il y a de toutes façons des essais, des recommencements dans l'histoire des arts. J'aurais pu aussi dire “volonté”, mais il en ressortirait moins ce sentiment de se débattre avec des faits, des idées, et des possibilités techniques.  Ce terme par rapport à cette aspiration souligne aussi que ce n'est pas réel, que cela resterait une solution leurre au problème, mais ce sens est déjà en partie intégré à l'idée de “représentation”.

Fais-tu une distinction entre l'environnement - propre à ce qui entoure un individu, à ce qui contribue à subvenir à ses besoins - et à la notion de Nature, entité du réel indépendante de la culture humaine ?  

Ces notions sont un peu complexes dans mon esprit, je crois que c'est une des grandes questions du moment. Mais oui je fais la distinction entre les deux et je pense que les deux concepts sont présents dans mon travail. Il y a la nature comme environnement humain, puisqu'il revient souvent l'idée d'un besoin de se l'approprier - même si ce n'est pas physiquement - de façon symbolique et à travers des images. Et puis comme environnement aussi parce qu'il est évoqué souvent sa disparition ou sa mutation suite à notre activité.

Même si avec cette trame de fond il y a de toute façon un lien avec la “culture” humaine, il y a aussi dans la plupart de mes productions la volonté de montrer une Nature qui même si elle est transformée, incarne une force autonome. Dans mes paysages, l'humain est toujours absent, et le végétal peut prendre une forme plus agressive, il cherche justement à se libérer de notre contrainte et incarne une forme de survivance.

Peut-être que ça ne répond pas vraiment à la question mais il y a chez l'écrivain Jean Giono quelque chose de très beau sur la relation entre la nature et la culture qu'en font les humains. Les romans que j'ai lus se déroulent dans un milieu paysan il y a presque un siècle. Au fur et à mesure des histoires, pour des raisons différentes, les paysans prennent conscience de leur place au sein d'une Nature qui est loin d'être passive, et de l'importance de connaître leur place au sein de celle-ci, en limitant leurs activités et l'impact qu'ils ont sur elle. Ils passent d'une habitation intrusive à une sorte d'observation, de cohabitation avec elle, pour éviter qu'elle ne se retourne contre eux ou, simplement, afin d'être heureux. C'est un peu comme s'ils passaient d'une relation technique à une relation plus mystique avec elle. Les textes de Giono traduisent une incroyable sensibilité à ces milieux naturels autonomes et, justement, à travers ses descriptions, il exprime les sentiments que la nature peut nous procurer, ce dont j'évoquais plus haut la nécessité.

Quels sont les romans de science-fiction auxquels tu fais références ?

Il y a la série Dune de Frank Herbert, même si je me suis arrêtée au 3e tome, pour ceux qui ont vu le film de David Lynch, les enjeux écologiques et les recherches techniques sont bien plus détaillés dans le livre. Dans un tout autre genre j'ai lu Le monde vert de Bryan Aldiss, ce livre décrit une planète entièrement recouverte d'une végétation agressive et carnivore, où des groupes d'humains sont les proies de ces créatures formant un enfer végétal et tentent d'y survivre.

Il y a aussi deux livres d'Ursula K le Guin. Les dépossédés, où elle effectue la comparaison entre une planète qui ressemble beaucoup à la Terre, notamment par sa luxuriance et une autre planète sur laquelle des anarchistes issus de la première se sont exilés afin de construire une société organisée sur un système plus égalitaire. Sauf que cette planète est très aride et demande donc des efforts humains considérables pour être cultivée, mais ce n'est pas le sujet principal. Le deuxième livre est un recueil de nouvelles d'anticipation Les quatre vents du désir. Ce sont pour la plupart des descriptions, à travers des situations de personnages, de sociétés dystopiques souvent issues d'un exode sur d'autres planètes. Dans ces histoires, à part peut-être dans certaines des nouvelles, on ne parle pas exactement d'une disparition, plutôt d'une tentative d'habiter des environnements plutôt désertiques, initialement non appropriés à la vie humaine et au développement du végétal, naturel ou cultivé. Mais ces scénarios, même s'ils ont été écrit entre les années 60 et 90 relatent sans doute une angoisse face à une situation quasi-fataliste liée à la transformation de notre environnement. Dans ces livres il n'y a pas forcément de propositions esthétiques, parfois techniques d'un monde qu'on construirait en “réponse”, mais ils décrivent un climat, qu'il soit politique ou “paysage”, et la tenue d'un récit rend envisageables d'inquiétantes futures réalités.


©Marie Biaudet

Quelle forme prend le contraste entre ces scénarios futuristes et ceux qui se déroulent, comme dans les livres de Giono, il y a un siècle ?

Je dirais que la différence se fait d'abord sur une question d'échelle. L'ampleur des phénomènes dans les scénarios futuristes, que ce soit une nature qui reprend le dessus ou le manque d'eau est beaucoup plus conséquente. Ça dépasse un quotidien, touche des organisations plus vastes et demande d'autres types de mesures, à une échelle planétaire. Alors que chez Giono, ce sont plutôt des sentiments et des consciences personnelles qui sont partagés, les personnages prennent conscience de détails et réalisent des actions à leur échelle. Cela se déroule sur un temps plus court dans l'action et en même temps plus long dans l'écriture dans la description des transformations. C'est intéressant car aujourd'hui les deux échelles nous sont données d'être visibles, par l'observation de notre propre environnement quotidien et de paysages, et par les informations et les images qui nous sont communiquées par les médias ou organismes.

Est-ce que l'évolution de nos modes de représentation témoigne d'une inquiétude face à la nature et à la disparition du vivant ?

Je ne peux parler que des univers que je connais et je n'ai pas conscience de toutes les pratiques contemporaines.

On dirait qu'on revient à une nécessité de représenter des fleurs ou paysages naturels, peut être juste pour faire exister cette nature, avec des médiums classiques comme la peinture ou le dessin. Cela pourrait presque s'apparenter à une sorte de culte, mais avec parfois un décalage, des indices sur la “non légèreté” du traitement de ce sujet. Mais pour répondre à la question de l'évolution de nos modes de représentation, je dirais que ça a commencé avec le film et l'image imprimée, qui selon comme ils sont utilisés peuvent donner à cette nature une existence à la fois compensatoire et fantomatique. J'avais fait des pièces lorsque j'en avais encore les moyens à l'école où se rejouait des paysages, issus d'images de jardin, où la trame ou les jeux d'impressions traduisaient l'incertitude de leur pérennité.

Le traitement de ces thématiques à travers des moyens numériques et notamment la 3D, développe plus encore cette dématérialisation. J'ai l'impression que la modélisation 3D offre la possibilité de construire d'autres environnements naturels / fictionnels. Il y a quelque chose d'un peu paradoxal, comme si ces alternatives étaient étrangement  plus plausibles que des solutions réelles. Elle dépasse l'observation pour inventer des mondes refuges et artificiels que j'évoquais précédemment.

Comment vis-tu, en tant qu'artiste mais aussi en tant que citoyenne, avec ces questions environnementales ?

Je peux répondre que je vis dans un mélange d'angoisse et de mélancolie ? Plus sérieusement je crois que ça crée une réelle difficulté à se projeter. Je ne crois pas être une citoyenne ou une artiste engagée sur ce terrain. Il me semble que comme pour beaucoup, ma pratique me permet de partager ces peurs et ces questions, en essayant de créer quelque chose d'assez beau pour qu'il soit réconfortant. C'est égoiste mais l'échelle de ces problèmes me paralyse, alors la création est une forme d'action qui permet de soulager l'esprit, de quoi l'occuper assez pour ne pas paniquer.

En fait j'espère que même si le travail artistique peut paraître passif (dans le cas où il ne se fait pas le support de revendications précises), le fait d'exister pluriellement avec ces esthétiques crée une sorte de mouvement qui fait exister ce sujet et développe forcément une conscience collective. Je suis malheureusement plus dans une phase d'observation que d'action.




OUR SHELTERS MUTATIONS

Marie Biaudet


OCTOBER 2022
Do you consider your artistic practices as real work?

Excluding any notion of money, I think so. Just because I say “I work” when I talk about the time I spend to produce artworks, whether in drawing or ceramics - especially in drawing strangely.

According to you, is this just a word to define an activity or is there a relation with time and production?

This is not a word only! It proves that I need it, that I’m serious in doing it. In artistic practice, there’s both an achievement notion, characterized as a need to fulfill yourself, and a form of duty.

That’s funny because when you sent me the first question, I was asking myself what I could say and it stressed me a little, it raised a lot of other interrogations. I was listening to a program and an archive of the author Jean Cocteau speaking was broadcasted. He was saying: “writing is a duty, but I don’t know which.” This quote seems out of context here but I surely not understood it as Cocteau wanted. Anyway, it comforted me. Even if working on my artworks is a pleasure, I’m always dictating me some rigorous attitude, like I have to work even when I don’t want to, forcing me to go forward. Because of that, artistic practice become a kind of daily task in which sense can be blurred.


©Marie Biaudet

Why excluding money is a way to better perceive your own relationship to creation?

I prefer not introduce money in this relationship, so the wish to create can continue without the waiting of profitability - that we could associate to the work notion by the way. For the moment, and for a totally not known period, creation costs me money without giving it back. It creates a weird sort of organization where I had chosen to find the balance between working for money and working for myself.

What are the differences between working in drawing and working in ceramic?

I think I distinguish those two things because there’s one I know much better than the other. I’m into drawing since more than ten years and I draw regularly, when I only work with ceramic for two years.

I can see an evolution in drawing, there is technic skills that I know, a capacity to make choices and critics. I’m clearly not at the same level with my ceramic practice, even if it slowly begins to appear. I don’t work those two mediums at the same rhythm. Where I can work hours on my drawings at every time in the day, I work with ceramic more punctually.

What you mean is that you split your time between a “food job” and your art?

Yes. I came to live in Paris partly because I knew that I will continue to work for an artist with who I made an internship during my studies at Nancy’s Fine-Arts. Now, I assist another artist, that’s my job. I always had this type of schedule rhythm, separating my weeks in two parts.

Sometimes, you make publications and multiples from your original drawings. Does this type of work, with all its constraints and rules, provoking your rigorous obligations?

I don’t think so. I began to gather my drawings in publications because my studies were mainly directed on graphic design so I was making objects like books with ease. Then, I found difficult to consider my drawings as a final result, that’s why I used to assemble them, to make them heavier, and book making is also a way to share contents without exhibit originals ( before giving them existence by Instagram publications ). Since I changed formats and drawing technics, I do it less, but I will soon get back to books because, even if it’s much more complicated for me to produce it, I always like these objects.

Is your organization useful for particular projects like books and series or do you dictate yourself to work to stay focused and feed an accumulation of creativity?

My organization isn’t dedicated to some projects. As I said, my wish to present artworks into a publication came in a second time. But, yes, there also is a desire of images accumulation. I’m always doing thing through series system, adding each time a new association (from a formal universe, a graphic method, a format and a support).

I begin some drawings slowly, and then if it’s talking to me, I continue, until feel it empty, until I tried everything from the index of forms and compositions I was working with. I think that’s the way I work. I often elaborate two series at the same time. That’s funny because there is always a fear to see a series’ end but also an excitation to see the next one comes without knowing what form it will takes. What is certain is that drawing answer to a need of abundance and emergency, giving me a bizarre feeling, between frustration and accomplishment.

Some figures seem to be occurring a lot in your drawing series. Ornaments, plants, organic matters, What does these thematic represents?

Basically, I developed a real interest into organic and mineral matter. I took the habit to make my index of forms grow by collecting objects and pictures. Since I first went to Fine-Arts school, my work has been impregnated a lot by Decorative Arts, because, in graphic design, there is always a question of usefulness, of substantiation, apply to the forms, their representation and their support. Giving away this rule by stop graphic design was an alleviation for me, but it permits me to develop a thought about my interest.

Decorative Arts are to me an attempt to artificially reconstitute environment. My artworks are partly questioning vegetal place in our environment and plants disappearance. With those forms, I suggest some kind of inner or outer landscapes, what are more or less realistic visions of future landscapes. The ideas of rebirth and strength takes a lot of space, it is translated by the recurrence of egg-shaped forms, like a proliferation. This is the origin of the rounded and thorny forms contrast, organic and barrenness opposition. Minerals’ presence is most often due to inspiration I get from my sea shell collection, like projections of miniature spaces. Those forms evoke ruins, living less. And, as in the real world, sculptural presences in landscapes always fascinated me.

Do you believe your drawings are an index of forms for ceramic?

I think it’s most like going and coming. Ceramics start from drawings transcriptions, translated in volume, where some elements merge together and textures substitute colors. Those combinations give birth to evolving forms that emerge in drawings. Recently, rough sketches I had made to prepare ceramics became a drawing series. It makes me think different about forms and volumes, things that I couldn’t imagine directly in two dimensions.


©Marie Biaudet

Each project you have, whether pictorial or sculptural came from very poetic and full of imagery sentences. What is your relationship to writing?

My sensibility to words is real, I always read a lot, varied and different styles. I especially like allegory, when a tiny move became effective in the words using. I never worked on writing.

I had some words associations lists, small sentences playing with senses opposition, sound, and unfortunately that’s all.

Why giving a title?

When I was a student, even during diploma, it was awfully impossible for me to title a work. I think there is a link between this and the fact that, until the last moment, I never known when the piece was finished, if it had to exist alone or thanks to an association. When it all ended, I understood how artworks were running and then accept finality. At that point, stepping back, it became possible to name. Today, title seem to be an absolute need, even if it’s never as that spontaneous. I think that giving words to each of my series make them stronger, it creates unity. That sound basic but naming is like recognize the existence, and it’s important to title with name we like.

Those words associations in the title allow to change the reading of the works, with clues about important notions of their construction, or about a state of mind. I often have an impulse with words that sound true to me, that engrave some aspects, and then you have to find the same balance you found in the forms. I force myself to write about all pieces or all series, even short texts, even if it’s hard-working, because writings can be useful to my own comprehension and to the others one, when I share something with them.

When you say that the balance needed to adjust words in the title is the same than the one needed to make your volumes well, is this a technic balance or something in your mind, like a mental work?

When I said 'forms’, I referred to the drawings and their characteristics, for the image to not be too much flabby and sleek. I’m not saying that I achieve to, but it could be an ideal’ In all cases, everything is in searching to get a form of tension, to express clearly what you want without being too obvious. I think that’s a kind of mental work.

What about the presence of environment in your works? Does it represent an artificial reconstitution as you said Decorative Arts were?

First, I don’t want to fix this idea to be a definition for personal feelings and aspirations. I see Decorative Arts as they were embodied by William Morris and Art nouveau, with a plant-styled ornaments prevalence. That could be a relatively reductive vision, every Decorative Arts meaning doesn’t match with my definition.

I give a certain role to this movement, maybe with exaggeration, and this role is linked to an actual point of view. I don’t know exactly what humans were thinking about plants presence on surfaces and objects century ago. Fortunately, we’re not using the same tools and those thematic also are represented through digital mediums. Actually, in contemporary art, we can observe kind of a return to old manner, patterns, and in the nature of created objects. I guess this reminiscence most of the time echoes with environmental problematics. Artistic practices are questioning this situation and links planetary scale with a more intimate living environment. I read sci-fi novels talking about plants place in the future. Stories are different but the research for an adaptation to new world always comes back. If we imagine that all vegetal entities disappear outside, those applied Arts objects and scenery that are actually used by artists could became shelters. It could substitute real nature. Not in its vital functions of course, but we could have a need of this ingrown and transformed nature, the “compensation” it involves could give us the same mystic but also comfortable feeling nature has introduced in our lives before its disappearance. Those scenery could transcribe environment in which we can project ourselves.

Why do you think Art is an attempt to represent something?

There are attempts at any rate, testing and restart in Arts history. I could replace “attempt” by a “will”, but this word is less meaningful in terms of debating with facts, ideas and technic possibilities.

Attempt, put in relation with aspiration, is a word that emphasize this kind of fake solution to the problem, like this is not real. But this sense is already inside the idea of “representation”.

Is there a distinction between environment - all the surroundings of an individual and what contributes to his or her needs - and the notion of nature, as an entity from the real world that don’t depend on human culture?

In my mind, those notions are quite complex. I think that’s one of the very actual questions’ But, yes, I see a distinction between those two concepts and they are both present in my work. Nature as a human environment, because there is like a desire to appropriate it “even non physically” in a symbolic way through pictures. As an autonomous environment too, because its mutations and disappearance due to our activity are subjects that matter a lot. With this shading, whatever way you look at it, there is a link with human “culture”, but I’m trying in my works to show nature as an independent force, although it is transformed. Landscapes are always free of human beings in my drawings, plants can appear as more aggressive, like if vegetal are searching to break the chains we represent for them. It’s a form of survivance.

I’m maybe not responding to the question but, in Jean Giono’s writings, there is something beautiful between nature and the culture human are doing by using it. Novels I read from him tells stories of peasant environment, a century ago. Over time, for different reasons, peasants became conscious of their place into a non-passive Nature, the importance of knowing where they are and what they can do to limit their activities and impacts. They change, from intrusive dwelling to sort of aware observation, cohabitation with nature, to avoid it to turn against them or just to be happy. It’s like they go from a technic relationship to a more mystical one. Giono translate an awesome sensibility according to that kind of autonomous natural places and, through descriptions, he explains what feelings can get us. This is the need I was talking about before.

What are those sci-fi novels you refer to?

There is the Frank Herbert’s saga Dune, but I stopped at the third volume. For those who watched the David Lynch adaptation, ecological stakes and technological research are much more detailed in the books. In a totally different genre, I read Hothouse, by Brian W. Aldiss, where a planet entirely covered with aggressive and carnivorous vegetation is the place of living for some survivalist human groups, who become the preys of this green hell. The dispossessed, by Ursula K. Le Guin, is also a book about planets comparison.

In this story, she compares an Earth-like planet, which is such a luxurious place, with another planet where anarchists, went into exile from the first one, are trying to organize an egalitarian society - but lives conditions and culture on this new planet demands significant human efforts.

I also read a second book by Le Guin, a collection of short sci-fi stories called The Compass Rose, in which the author present, through descriptions and characters situations, some dystopic societies often coming out from exile.

In all that stories, except maybe in certain short stories, we don’t really speak about disappearance but a attempt to live into desertic environment, non-adapted to human life and where plants, natural or agricultural development is impossible. Those scenarios, although they were written between the 60’s and the 90’s, are all speaking about an anxiety in front of fatalist situations linked to our environment transformations. There’s no real esthetic or technic proposition in those books for build a new world and “respond” the crisis, but it describes a politic climate, or a “landscape” climate, and the storyline enable disturbing realities to be considered for the future.

These futuristic scenarios contrast with those talking about century ago, like in Giono’s stories. What type of form takes this contrast?

Differences between the scenarios are primarily present into the scales subject. The phenomenon extent is higher in futuristic one, whether the causes are a lack of resources or a nature that take back her rights.  It’s beyond everyday life, touching larger organizations and needing other types of measurements at a planetarian scale. While in Giono’s stories, things are turned onto feelings and individual consciousness that are shared, characters realize the details and proceed at their human scale. It takes place during a shorter time for the action and a longer time for the description and transformations that are written. This is interesting because today, the two scales are visible when we observe our daily environment, landscapes, and when we are watching news or images broadcasted by medias and organisms.


©Marie Biaudet

Does our way of seeing evolution testify our worries about nature disappearance?

I can only speak about universe that I know and I’m not aware of all contemporary practices that exists. It’s like we came back to flower and natural landscapes representations as a need, maybe to make this nature exist through art, paintings or drawings. It could be compared with a sort of cult, but a cult that sometimes shift, clues about “no-lightness” in the subject treatment. To answer the question of our “way of seeing evolution”, I can say that it began with movies and then with printed matter, things that, depending on how it is used, can give this nature an existence both compensatory and ghostly. I had made pieces when I was a student, where landscapes issued from garden pictures were replayed by printed playing and wefts, in order to translate an incertitude about their perennity. Digital treatments of these thematic, especially 3-D modeling, are developing the nature dematerialization. I have the impression that modeling allows us to build new natural environment through fiction. There is a paradox here, like these alternatives are strangely more probable than real solutions. It goes beyond observation and create artificial world as shelter, like I said.

How do you live as an artist and as a citizen with all these environmental questions?

Can I answer that I’m living somewhere between anxiety and melancholy? Seriously, I think that ecological questions create a real difficulty to project. I don’t think I am an engaged citizen or artist on this field. It seems that my art permit me to share fears and interrogations, trying to create some beauty to comfort. It’s selfish but those problematics height turns me paralyzed, when creation still is a form of action that relieve the mind, occupy it to avoid panic. In fact, I hope that, even if artistic practices can be seen as a passive work ( in the case where art is not a precise support for claiming ), to exist with these aesthetics plurally create a movement and then make ecologic questions develop into a collective consciousness.
Unfortunately, I am more in an observation phase than in an action one
shop / contact

Noémi Lancelot
Marie Biaudet
Onsa
Louisa Vahdat
Benjamin Hall
Jukka Suhonen

OOZIN’ est une publication bilingue qui tend à rendre visible les réalités des travailleuses et des travailleurs de l’art. Elle est diffusée par les ÉDITIONS KARBONE sous la forme d’un journal imprimé en risographie.
OOZIN’ is a bilingual magazine that tends to make art workers realities more visible/readable. It also exist in the form of a risoprinted newspaper, published and distributed thanks to KARBONE EDITIONS, a non-profit organization based in France.